Les moissons d'Antan

Comme il le faisait souvent, l'enfant était descendu de son petit vélo et après plusieurs dizaines de mètres dans les ornières avait atteint un de ces champs de blé que le soleil d'été fait crépiter sous la caresse d’une douce brise. Il cueillait de-ci de-là quelques frêles coquelicots laissant leur odeur typique sur ses petits doigts maculés de taches rosâtres et portait ce modeste bouquet à ses narines, s’enivrant de son parfum sauvage.
 
L'enfant restait fasciné par ces lourds épis courbés qui ondulaient devant lui et qui représentaient tant pour son père, ce qui lui inspirait comme une sorte de respect. L'enfant savait que bientôt celui-ci cueillerait religieusement quelques-uns de ces épis pour les froisser rituellement dans ses grosses mains calleuses. L'enfant déjà l'observait, muet, porter à ses lèvres pour les mordiller quelques grains restés dans sa paume après son souffle séparateur. L'enfant épiait d'un regard interrogateur le visage qui allait enfin prononcer son verdict et déclarer le blé prêt pour la moisson. L'enfant savait que la machine allait tout couper : le blé et les fleurs sauvages qui s'y mêlaient audacieusement. Alors il s'avançait précautionneusement à l'intérieur du champ de blé pour compléter son bouquet de coquelicots avec d'autres fleurs presque aussi nombreuses qui allaient donner une touche finale à la fête des couleurs : les bleuets, la fleur éponyme si symbolique. Un joli bouquet sauvage qui tiendrait bien quelques jours dans un ancien verre à moutarde ! Mais ça, c’était avant ! Avant les désherbants et les pesticides, avant les moissonneuses-batteuses.

 
Vers le 14 juillet, la moissonneuse-lieuse de la famille de l’enfant devait se trouver prête, graissée, lame repassée à la meule, toiles rapiécées rigidifiées sur leurs baguettes de renfort et tendues, bobines de ficelle engagées.
La machine, c’était la fameuse McCormick, si opportunément introduite chez nous par les Américains suite à la Seconde Guerre mondiale, mais dont le groupe International Harvester, avait depuis 1950 une usine de tracteurs qui a employé jusqu’à deux mille cinq-cents ouvriers à Saint-Dizier. Un ingénieux système de roues escamotables permettait de la tracter en long sur la route et de la faire virer à 90° en largeur pour la fauche dans les champs. Si elle n’était pas en limite d’un chemin, la première bordure, écrasée, devait être reprise dans l’autre sens, mais souvent une amorce à la faux sur la tournière évitait trop de dégâts.
Cette mécanique que l’on ne voit plus que rarement de nos jours lors de fêtes de la moisson à l’ancienne était déjà une merveille de technologie, avec des engrenages et des chaînes d’entraînement sans carter de protection, le tout embrayé sur une grosse roue centrale. L’enfant y a vu les chevaux attelés, mais le tracteur a vite pris le relais, après modification du timon par le maréchal-ferrant et transmission du mouvement par cardan. Les tiges de céréales (escourgeon, orge, blé, avoine) fauchées par la barre de coupe (munie de releveurs pour les récoltes couchées) sont inclinées par le rabatteur, cette espèce de grand moulin qui les étend sur la forte toile du tablier roulant, lequel les amène au tablier élévateur qui les pousse à son tour dans le mécanisme de liage. Ce dernier, suivant les réglages préalables, dose le volume de chaque botte, la ceinture d’une ficelle coupée une fois le nœud fait, et l’éjecte dans un bruit caractéristique de ferraille. Il n’était pas rare de subir des bourrages de la machine ou des cassures de lien. Le pire était la rupture de l’axe entraînant un tablier, ce qui immobilisait la machine, le temps d’aller acheter un nouveau rouleau et de le remonter, soit pratiquement une journée perdue, à condition que la pièce soit disponible.
 
Les épis chargés de grain n’étaient donc pas séparés de la paille qui avait encore besoin d’une bonne semaine de séchage avant de pouvoir être entassée à la ferme. Ainsi, il fallait ramasser une à une et à la main les milliers de gerbes éjectées en ligne par la moissonneuse-lieuse et les mettre en faisceaux par sept ou par neuf, plus une gerbe écartée en éventail, chapeau orienté sous les vents dominants. Le grain n’était pas trop mûr pour éviter les pertes d’un égrenage intempestif. Ce travail réclamait beaucoup de temps et de main-d’œuvre. L’enfant pouvait participer, avec de l’endurance sous la canicule, et tant pis pour les piqûres de chardons, les avant-bras irrités par les barbes des épis ou les chevilles écorchées par les éteules ! Des saisonniers non qualifiés trouvaient là un emploi leur assurant quelque revenu. Que c’était joli les vastes étendues de ces tas de gerbes d’or riches en promesses !
 
Une fois la récolte séchée, mais c’est la météo qui commande et parfois les épis avaient germé, il fallait monter les gerbes à la fourche à trois dents et au long manche sur le chariot (qui s’ébranlait dans un bruit d’ossements concassés) où on les rangeait suivant une technique de croisements évitant de perdre le chargement sur le chemin du retour, le tout étant bien maintenu sous une corde centrale tendue au maximum par un treuil à cliquet situé à l’arrière. Vers la mi-août, pour l’ultime chariot, on cueillait aux alentours de quoi faire un gros bouquet de fleurs des champs ou de rameaux colorés qu’on arborait sur l’avant de la ridelle : ainsi le village savait que la moisson était terminée chez telle ou telle famille, et il faut avouer que c’était un peu une compétition ! Certains montaient des meules en attendant le passage de l’entreprise de battage. À la ferme, les gerbes étaient jetées sur le monte-charge électrique, régalant les poules au passage, et à nouveau rangées sous les tôles brûlantes des hangars en d’énormes tas jusqu’à l’hiver où la batteuse séparait enfin la paille du précieux grain déversé dans des sacs d’un quintal que la coopérative agricole viendrait chercher un jour ou l’autre, les souris ayant depuis longtemps pris leur part ! Le battage fournissait l’occasion de renouveler le garnissage de nos matelas bruissants avec de la balle d’avoine, la plus douce. Quant aux ficelles des gerbes, elles étaient récupérées en grosses queues de cheval pour un usage ultérieur toujours possible : qui n’a pas connu les ficelles de lieuse à usage multiple ! On le voit, de la fauche au stockage de la paille, chaque botte a été manipulée maintes fois : mise en tas, chargement, rangement sur le chariot, déchargement, rangement sous le hangar, approvisionnement sur la batteuse, ouverture avec un bracelet-couteau des bottes avalées par la machine, récupération de la paille en ballots et nouveau rangement avant leur utilisation en litière ou fourrage pour le bétail. 
 
Oui, tout cela c’était avant, à l’époque de l’enfant, avant la mutation du paysan en exploitant agricole. Aujourd’hui, dans un confort relatif, les moissonneuses-batteuses à cabine climatisée exécutent toutes les opérations de la moisson en une fois avec un minimum de bras, en un minimum de temps et bien moins de fatigue. La paille, hors régions d’élevage où elle sert de fourrage et de litière, est même souvent éliminée simultanément par broyage, alors qu’on en brûlait les andains il y a encore quelques années. Sans compter le battage d’hiver, au lieu de s’étaler sur un bon mois, voire plus si la météo était défavorable, la moisson ne dure plus qu’une bonne semaine quand tout va bien. Les temps ont changé, mais si les engrais augmentent les rendements et la spéculation mondiale fixe les cours, c’est toujours le soleil qui reste maître des récoltes. Comme en bien des domaines, la vie rurale se déshumanise, coupant inexorablement la société de ses racines authentiques et d’une foule de sensations qui unissaient les paysans dans un même labeur. Que reste-t-il à l’enfant d’aujourd’hui de la respiration de la terre qui a recueilli la sueur de ses aïeux ?
 

 
  
 





 
 
Article conçu et rédigé par A. DHONDT